Éruptions2 mars 20264 min de lecture

Piton de la Fournaise coulée 2007 : quand la lave a chauffé l’océan… et révélé des poissons encore inconnus

En avril 2007, une éruption du Piton de la Fournaise a provoqué une coulée de lave atteignant l'océan, révélant une biodiversité marine jusqu'alors méconnue. Des poissons des grandes profondeurs ont été observés en surface, permettant l'identification de nouvelles espèces, telles que Symphysanodon pitondelafournaisei et Argyripnus hulleyi. L'éruption a créé des conditions extrêmes, rendant ces espèces accessibles, sans pour autant les avoir créées. Cet événement a enrichi la connaissance de la faune marine autour de La Réunion.

Piton de la Fournaise coulée 2007 : quand la lave a chauffé l’océan… et révélé des poissons encore inconnus

En avril 2007, le Piton de la Fournaise déclenche une crise éruptive majeure : une coulée atteint l’océan au niveau du Grand Brûlé / Tremblet, construit du terrain neuf, coupe la RN2… et, au même moment, le sommet s’effondre (cratère Dolomieu). Cet épisode est très bien synthétisé dans la référence volcanologique OVPF–IPGP : Staudacher et al., 2009 – The April 2007 eruption and the Dolomieu crater collapse (PDF).

Ce que l’on sait moins, c’est que l’entrée en mer a aussi ouvert une “fenêtre” sur la biodiversité profonde autour de La Réunion : des centaines de poissons, dont beaucoup viennent des grandes profondeurs, se retrouvent à la surface, morts ou moribonds. Cette récolte exceptionnelle mènera ensuite à l’identification d’espèces rarement observées localement… et à la description de nouvelles espèces pour la science.

> Point crucial : ces poissons n’ont pas “évolué” en quelques jours à cause de la chaleur. Ils existaient déjà. L’éruption a surtout créé des conditions physiques extrêmes (chaleur, turbulences, remontées d’eau) qui ont rendu ces espèces accessibles.

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Entrée en mer : une chaleur extrême (mais très localisée)

Quand une coulée basaltique entre dans l’océan, on observe un milieu littoral brutalement transformé : l’eau chauffe, se charge en particules, et le contact eau–lave produit des panaches de vapeur pouvant contenir des composés irritants et corrosifs. Pour une explication claire du phénomène (en contexte hawaïen mais physiquement comparable), voir : USGS – What happens to lava flows after they enter the ocean?.

En 2007 à La Réunion, des synthèses grand public rapportent des températures d’eau au-delà de 45°C au voisinage immédiat des arrivées de lave, rendant l’approche dangereuse : Cité des sciences – Piton de la Fournaise : l’éruption du siècle.

À retenir : il ne s’agit pas d’un “réchauffement” durable de tout l’océan, mais d’anomalies thermiques très intenses, très proches de l’entrée en mer, sur des durées plutôt courtes.

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Pourquoi des poissons des profondeurs apparaissent ils en surface ?

L’observation la plus surprenante de 2007 est la suivante : des poissons d’apparence “rare” (souvent typiques des grandes profondeurs) flottent morts en surface près du front marin. Des chercheurs collectent alors des spécimens et publient un inventaire détaillé : 404 individus, 81 espèces, 42 familles. Beaucoup de ces espèces vivent habituellement entre ~100 et ~1000 m de profondeur. L’étude signale aussi un impact majeur pour la connaissance locale : 47 espèces nouvelles pour la faune ichtyologique de La Réunion, et environ 12 “probablement nouvelles pour la science” au moment de la synthèse : Durville et al. – Inventaire des poissons récoltés lors de l’éruption volcanique d’avril 2007.

L’explication proposée par les auteurs combine plusieurs mécanismes plausibles :

  • Choc thermique et chimique près de l’entrée en mer (zone d’eau très chaude, chargée en particules et perturbée).
  • Turbulence et mélanges verticaux capables de stresser ou tuer les organismes.
  • Et surtout, un point clé : l’éruption a pu provoquer des perturbations sous-marines importantes (deltas instables, éboulements, dépôts) susceptibles d’atteindre le talus à grande profondeur. L’inventaire discute des indices bathymétriques suggérant un impact jusqu’à ~800 m et sur une distance de plusieurs kilomètres, ce qui rend plausible la formation de remontées d’eau chaude et turbulente pouvant “remonter” des organismes profonds vers la surface.

En clair : la lave n’a pas seulement chauffé une fine couche d’eau en surface. Elle a aussi (directement ou indirectement) déclenché une dynamique capable d’affecter le milieu sous-marin, et donc de révéler une faune profonde rarement observée autour de l’île.

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Des “poissons inconnus” : des espèces nouvelles décrites grâce aux récoltes de 2007

La presse locale a rapidement parlé de “poissons inconnus au pied de la lave” — un angle compréhensible pour le grand public. Exemple : Imaz Press – Des poissons inconnus au pied de la lave.

Mais l’enjeu scientifique devient vraiment clair après la phase d’identification : certains spécimens récoltés en 2007 permettent de décrire formellement de nouvelles espèces. Trois exemples emblématiques, publiés en 2009 :

Symphysanodon pitondelafournaisei : une espèce nommée d’après le volcan

Cette nouvelle espèce (famille Symphysanodontidae) est décrite à partir de spécimens récoltés en surface lors de l’épisode : Quéro, Spitz & Vayne (2009) – Symphysanodon pitondelafournaisei.

Argyripnus hulleyi : une nouvelle “hachette” des grandes profondeurs

Autre espèce décrite dans le même contexte, à partir de matériel lié à l’éruption et à la collecte en surface : Quéro, Spitz & Vayne (2009) – Argyripnus hulleyi (PDF).

Chromis durvillei : une nouvelle Chromis mise en évidence via des spécimens récoltés en surface

Dans un groupe plus “récifal”, une nouvelle espèce est décrite à partir de spécimens associés à la collecte post-éruptive : Quéro, Spitz & Vayne (2009) – Chromis durvillei.

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Le bon résumé “chauffage de l’eau → découverte” (sans contresens)

On peut résumer l’histoire de façon simple et rigoureuse :

  • Oui, l’entrée en mer a créé une zone anormalement chaude et dangereuse au voisinage immédiat de la coulée.
  • Oui, cette anomalie thermique et la turbulence associée ont pu provoquer une mortalité et l’apparition de poissons en surface.
  • Oui, l’épisode a probablement impliqué des perturbations jusqu’au talus sous-marin, rendant plausible la “remontée” d’organismes profonds.
  • Mais non, la chaleur n’a pas “créé” ces espèces : elle a agi comme un révélateur, en donnant accès à une biodiversité profonde sous-échantillonnée autour de La Réunion.

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Conclusion

L’éruption d’avril 2007 a transformé le littoral du Grand Brûlé — mais elle a aussi, indirectement, enrichi la connaissance de la biodiversité marine réunionnaise. En chauffant l’eau au point de créer des zones extrêmes et des remontées d’eau turbulentes, l’entrée en mer a provoqué un épisode de mortalité et de collecte scientifique sans équivalent local… qui a permis d’identifier des espèces profondes rarement observées et de décrire de nouvelles espèces, dont Symphysanodon pitondelafournaisei et Argyripnus hulleyi.

C’est une démonstration frappante que, parfois, un événement géologique brutal peut devenir — malgré ses impacts — un révélateur puissant du vivant.

Galerie photos

coulée de lave 2007 nouvelles espèces de poissons copie

coulée de lave 2007 nouvelles espèces de poissons copie

Chromis-durvillei

Chromis-durvillei

Argyripnus hulleyi

Argyripnus hulleyi

Symphysanodon-pitondelafournaisei

Symphysanodon-pitondelafournaisei

Vincent Cheville

Vincent Cheville

Accompagnateur en Montagne • Guide Spéléologie Volcanique